L’archéologie du textile de l’ère sumérienne et pré-sumérienne

Rami Ibrahim

Publié le 06/12/2024

Il est bien ancré dans les esprits des gens en Occident et en Orient que les Sumériens ont formé l’une des plus anciennes, voire la première civilisation humaine.  Cet article met cette prémisse en question notamment grâce à l’archéologie des textiles.
Métier à tisser

Introduction

Saviez-vous que l’auteur à succès Zecharia Sitchen est allé jusqu’à imaginer  que les Sumériens étaient les descendants d’extraterrestres venus d’une planète appelée Nibero? C’est dire les fantasmes que cette culture très ancienne suscite et continue à susciter malgré les millénaires qui nous séparent d’elle. Or il n’est pas question ici de réécrire une pseudo-histoire digne des meilleurs récits de science fiction mais bien d’écouter ce que les milieux académiques nous disent de la civilisation sumérienne mais aussi de celles qui la précédaient, dites aussi pré-sumérienne des époques du Chalcolithique, de l’Age du cuivre et du Néolithique. Or la recherche sur ces périodes très lointaines s’est appuyée principalement sur trois disciplines:

• L’étude d’une langue indoeuropéenne précédant la langue sumérienne et formant un stratum linguistique dans lequel le sumérien est venu puiser certains mots.

• L’étude des mythes de Mésopotamie à l’instar des récits de la déesse Inanna, importante divinité vénérée sur une grande partie de la région.

• Et enfin, l’archéologie des textiles qui s’est beaucoup développée ces dernières années et a permis de nouvelles avancées dans la recherche sur les cultures pré-sumériennes.

C’est ainsi que les nouvelles connaissances sur les cultures pré-sumériennes dites aussi «Ubeïd» au sein de la communauté scientifique nous livrent de passionnantes découvertes.

L’ère pré-sumérienne

Il n’est pas facile de résumer toutes les recherches effectuées par rapport à l’archéologie du textile durant la période allant du Néolithique à l’ère sumérienne.Ces recherches cependant s’accordent sur le fait que le filage est connu depuis l’Épi-paléolithique, avant le Néolithique. Cette conclusion fait suite à la découverte d’une simple corde sur le site archéologique d’Ohalo II au nord d’Israël et d’une autre moins ancienne dans les grottes de Lascaux dans le sud-ouest de la France. Les chercheurs dans le domaine sont d’accord pour dire que la fabrication des cordes, filets et paniers était le premier pas dans l’histoire de la fabrication de textiles.

Quelques traces de textiles plus développés et fabriqués au Néolithique pré-poterie B (env. 8’000 Av. J.-C .) ont été trouvées dans la grotte de Nahal Hemar en Israël ainsi que sur le site archéologique de tel Halula en Syrie actuelle. Les spécialistes ont établi que ces textiles ont été fabriqués sans un métier à tisser. Celui-ci a en effet été inventé plus tard entre 6000 et 5000 avant notre ère. Ces chercheurs n’excluent cependant pas l’utilisation d’une aiguille ou d’un cadre en bois pour faciliter la technique de dou-ble tissage. Les scientifiques débattent encore pour savoir si ces cultures de l’ère pré-sumérienne connaissaient déjà la fusaïole comme outil à filer. Une anthropologue de l’Université de New York, Rita, P. Wright estime dans un article scientifique publié en 2012 que la fusaïole a été inventée vers 7000 avant notre ère en Mésopotamie.

La revue Paléorient propose encore deux hypothèses par rapport aux techniques de filage utilisées à Tel Halula. La première consistait à obtenir un fil en faisant tourner la fibre dans la paume de la main ou contre une surface en bois. L’autre technique implique l’utilisation de fusaïoles dont il n’existe plus aucune trace aujourd’hui du fait que celles-ci étaient fabriquées en bois et qu’elles n’ont pas résisté au temps.

Quant à la nature de la fibre, l’Institut du patrimoine historique espagnol confirme que celle-ci était en lin. De même pour les textiles découverts à Nahal Hemar, les chercheurs pensent là encore que le lin était la plante utilisée dans la procédure de filage.

En passant au Néolithique tardif du Levant nord, le site archéologique de Shir en Syrie à 12 kilomètres de la ville de Hama, nous fournit des céramiques que certains chercheurs considèrent comme «cord impressed», littéralement «imprimées par des cordes». Cette hypothèse ne fait cependant pas l’unanimité. Les chercheurs confirment que les surfaces de la céramique ont été délibérément rendues rugueuses, mais ils ne peuvent affirmer avec certitude si cela a été fait par des ongles de main ou un autre objet pointu. Les chercheurs du domaine classifient en effet les céramiques trouvées sur le site selon l’apparence de leurs empreintes. Il y a, par exemple, une catégorie pour la céramique «cord impressed» dont les empreintes ressemblent à des textiles, une autre dont les formes s’apparentent  à des paniers et enfin, une catégorie pour des motifs semblables à des franges.

Les traces de graines de lin mis à jour par les fouilles peuvent aussi être considérées comme la  preuve qu’une  fabrication de textile avait bien lieu durant la période pré-sumérienne.

Finalement je mentionnerai un site archéologique au sud de l‘Iraq, Tell el-Ouelli, qui se trouve dans la région occupée par la culture d’Obeïd avant les sumériens. L’utilisation du lin pour la fabrication de textile vers 4500-4000 avant notre ère y est également attestée.

Les textiles sumériens

Contrairement à la période pré-sumérienne, il existe beaucoup d’informations sur l’industrie du textile sumérienne grâce au corpus textuel sumérien et à l’imagerie générée par les statues, les sceaux, la gravure, les toits, et les œuvres d’art. L’anthropologue Rita, P. Wright, s’est penchée en particulier sur la questions des vêtements sumériens et nous savons grâce à elle que les hommes civils sumériens portaient des kilts s’étendant jusqu’aux genoux, tandis que les vêtements des femmes atteignaient leurs chevilles. Nous savons aussi que les Sumériens ont habillé leurs esclaves en utilisant la fibre de moins bonne qualité. Les trois autres catégories de meilleure qualité de fibre ont été utilisées bien sûr pour les classes sociales plus hautes ainsi que les nobles.

Les uniformes militaires sumériens sont également connus et grâce à l’étendard d’Ur, nous arrivons à distinguer facilement l’uniforme d’un homme de troupe ordinaire et celui d’un aurige, un conducteur de char. Les hommes de troupe se distinguent par leurs capes, mais les conducteurs de chars sont reconnaissables par leurs écharpes sur leurs épaules de gauche.

A noter encore que la nudité était en général associée aux prêtres.

Les vêtements spécialisés comme les vêtements menstruels pour les femmes et les sous-vêtements sont la preuve que l’industrie de textile sumérienne était bien développée.

Même les accessoires et les couleurs associées avec chaque classe sociale et chaque genre étaient connues. Le roi, par exemple, s’habillait en jaune brillant et les nobles mettaient des habits multicolores. Les habits des femmes étaient parfois sombres ou noirs. Le blanc était une couleur neutre et il n’était pas attribué à une catégorie de gens. Les tablettes sumériennes décrivent effectivement d’autres types d’habits en constatant leurs forme, longueur, largeur, point, ainsi que leurs noms en sumérien. Un vêtement qui s’appelait guzza par exemple était carré  avec des segments de 3.5 m de longueur.

Les vêtements sumériens ne manquaient pas d’accessoires comme les rubans et de décorations comme les franges. Les franges sont effectivement très remarquables sur leurs habits peu importe le type du vêtement, son usage ou la personne qui le met.

C’est clair que les Sumériens se sont réjouis d’une industrie textile développée. Leurs techniques ont subsisté jusqu’au début de la révolution européenne moderne. En revanche ce que les gens savent peu, c’est que les Sumériens n’ont pas inventé beaucoup de nouvelles techniques par rapport au filage et au tissage. Ils ont certes contribué à développer l’industrie textile en terme de production de masse en s’appuyant sur leur civilisation agricole et pastorale. Les tablettes de la ville sumérienne Umma pendant l’ère de troisième dynastie d’Ur décrivent bien les procédures: le nombre d’animaux dont la toison a été plumée par jour, combien de centimètres de textile une travailleuse a achevés chaque jour, etc. En ce qui concerne la teinture, il n’y a pas assez d’évidence archéologique pour dire que les Sumériens pratiquaient cette industrie malgré les tablettes de Umma qui fournissent des informations sur des habits colorés

Le passage à la laine

La fibre de textile pouvait être obtenue à partir de différentes ressources, mais rien n’est venu confirmer l’usage de coton, de chanvre ou de jute en Mésopotamie. Notre anthropologue, Rita Wright, mentionne quatre ressources de fibre utilisée en Mésopotamie: les roseaux, le palmier, la laine et le lin, principales ressources des Sumériens. Un autre anthropologue de l’université d’Ohio, Joy McCorriston, estime que le passage à l’usage de la laine par les Sumériens avait influencé la production de textiles pour les masses et réduit la dépendance du lin à 10% seulement vers le troisième millénaire avant notre ère.

En bref, les outils les plus essentiels pour l’industrie de textile (la fusaïole et le métier à tisser) ont été inventés quelques milliers d’années avant l’ère des Sumériens. Par conséquent,  on peut dire que les Sumériens n’ont pas beaucoup contribué à développer l’industrie de textile.  Ils ont bénéficié de leur culture agricole et pastorale développée et de l’abondance d’animaux de ferme dont ils disposaient en produisant trop de laine. Cette abondance de laine animale a ouvert la voie à leur production textile de masse.

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